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178 - Ulysse ou l'Odyssée

Ulysse ou l’Odyssée

 

Homère en a fait un héros. Roi d’Ithaque, fils de Laërte et d’Anticlée, époux de Pénélope et père de Télémarque, Ulysse poursuivrait-il l’Odyssée ? Tous ses amis racontent qu’il fait toujours aussi bon le rencontrer. Que sa simplicité, sa finesse d’esprit et sa discrétion attirent la sympathie. Il suffit de ne croiser qu’une fois son chemin pour acquiescer. Ulysse Emery frappe vraiment par son élégance.

Son sourire n’est que le pâle reflet de sa joie de vivre. Le temps semble n’avoir eu aucune emprise sur ce fantastique centenaire qui se raconte avec courtoisie. Le chemin, qu’il poursuit sans se retourner ni s’appesantir sur ses peines, n’a pourtant pas manqué d’embûches.

Né le 14 février 1922 à Voëns, dans une famille d’agriculteurs, Ulysse, le neuvième gosse sur les dix que compte le clan, n’a alors qu’un rêve. Celui de devenir paysan à son tour. « La ferme que nous occupions se trouvait sur le terrain de l’actuel golf. Outre l’école de Saint-Blaise que je fréquentais avec, je dois le reconnaître, assez d’assiduité, le reste de mes journées sentait le foin et les animaux. J’adorais m’adonner à tous les travaux que notre ferme nous réservait. »

Le sort n’est pas entré dans le jeu d’Ulysse. « Je ne voulais qu’une chose, suivre les cours de l’école d’agriculture. Mon père, qui présumait alors que seuls les fainéants y trouvaient leur bonheur, refusa vertement. » Le maître mot étant  alors respect, Ulysse fit le dos rond. Sitôt sa communion digérée, il quitta la ferme et commença un apprentissage de boulanger. « Je n’avais, pour toute fortune, que quatre malheureux sous au fond de ma poche ! » Ulysse triture ses grandes pognes. Le regard, éteint un instant, se rallume aussitôt. « Je me levais à deux heures du matin et me rendais naturellement à la boulangerie à pied » raconte-t-il amusé. Les heures, les jours et les années passèrent et Ulysse finit par mettre ses mains de saisonnier dans le pétrin valaisan. « L’époque ne nous faisait reportage pas réellement de cadeaux. Après six mois, je quittai cette boulangerie et retournai travailler à Neuchâtel. »

L’amour, toujours lui, entra dans la danse d’Ulysse et de Madelon. Le pain a beau nourrir son homme, celui qu’Ulysse pétrissait alors le laisse sur sa faim. « Je m’engageai en 1941 aux CFF et j’y restai jusqu’à ma retraite. Grâce au ciel, les horaires étaient irréguliers ce qui me permit de travailler aussi dans une ferme à Valangin histoire, qué, de mettre un peu de beurre dans les épinards. »

Ulysse n’était pas homme à en rester là. Il jeta tout naturellement son dévolu sur un coin de vigne à Cressier. « Avec Madelon, outre mes huit heures aux CFF, nous passions encore grosso modo quatre heures par jour à nous occuper de notre vigne ! Mais aujourd’hui, Madelon est partie… »

Ulysse se lève toutefois encore chaque matin à cinq heures pour prendre le train de 7h30 via Le Landeron. Une petite halte. Un petit café. Une heure de marche jusqu’à Cressier et retour et l’homme regagne son chez-lui juste à temps  pour se mitonner un repas. Une telle vigueur pose question. Comment fait-il ? « Même mon cardiologue m’a avoué être au bout de ses connaissances » lance-t-il en riant aux éclats ! Les escaliers, avoue-t-il, ne sont pas son truc. Pourtant le gars montait encore à 90 ans tous les deux jours à pied à Chaumont ! Outre quelques voyages outremer et autres expéditions montagneuses, Ulysse participe chaque année à la montée à l’alpage à Adelboden. A la belle saison, histoire de ne pas perdre le nord, son temps et le moral, Ulysse tisse des paniers sur son balcon et file régulièrement en ville « histoire, qué, de remettre en marche la machine ! »

L’homme aime vraiment ses semblables. Sauf, peut-être quand il aborde le sujet de la pauvreté. « C’est un fait, on vit tous mieux aujourd’hui. Mais certains vivent vraiment trop bien ! » L’amertume de l’injustice, le manque de respect d’autrui et le déséquilibre qui s’installe gentiment perturbent le centenaire. Qui, soit dit en passant soigne tous ses petits maux avec un verre de blanc. « Mais que du Neuchâtel ! » A votre santé de fer Ulysse.


Christiane Meroni